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Mustapha Ben Jaafar: je n’ai ménagé aucun effort pour que le dialogue règne à la place de l’invective

Après son expérience à la tête du pouvoir législatif et constituant, en tant que président de l’Assemblée Nationale Constituante (ANC), Mustapha Ben Jaâfar a retrouvé, depuis la défaite électorale de l’année dernière, sa place de toujours, au sein de l’opposition. Aujourd’hui il revient pour évaluer son rôle durant l’ère de la Troïka, répondre aux critiques qui lui ont été adressées, et parler de son avenir politique.

Tunis-Hebdo-MBJ

Tunis-Hebdo 21 Septembre 2015


Un an presque après la fin de votre expérience au sein de la Troïka (novembre 2011-novembre 2014), y-a-il des choses que vous regrettez aujourd’hui, avec le recul ?

Il est certain que si jamais nous devions refaire cette expérience, nous ne nous comporterions pas de la même manière. En effet, ce que nous regrettons peut-être le plus c’est de n’avoir pas été assez fermes dans certaines situations, notamment lors de la composition du premier gouvernement de Hamadi Jebali. A cette période-là, j’ai tenté de convaincre mes camarades de lutte contre la dictature à savoir Ahmed Néjib Chebbi, Ahmed Brahim, et Hamma Hammami, à joindre le gouvernement, mais ils ont refusé. J’aurais peut-être dû alors faire le show, et aller dans les médias pour sensibiliser l’opinion publique sur l’importance de l’union nationale dans une période de transition, et mettre de ce fait chacun devant sa responsabilité.

Mais bien que nous n’ayons pas toujours su mettre en exergue notre travail, médiatiquement parlant –et cela est peut-être aussi l’une de nos erreurs–, j’estime que le bilan d’Ettakatol au sein du pouvoir a été assez positif.

Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

Il est évident que sans la participation d’Ettakatol, le pays n’aurait pas abouti au résultat qu’il a enregistré, à savoir la réussite d’une transition démocratique avec le moins de dégâts possibles. Faut-il rappeler que c’est Ettakatol qui exigé et obtenu la neutralisation des ministères de souveraineté dans le gouvernement d’Ali Larayedh ? J’ai dû mettre ma démission sur la table par deux fois : lorsque de très fortes pressions étaient exercées pour imposer la référence à la Chariaa dans la constitution et lorsqu’on a tenté de s’accaparer de la commission de coordination et de rédaction de la constitution et de me remplacer par le rapporteur général. J’ai fini, sans tapages, par obtenir gain de cause.

L’autre point fort dans lequel je me suis engagé personnellement, avec notre groupe parlementaire –il ne faut pas l’oublier–, c’est la suspension des travaux de l’ANC après le deuxième assassinat politique de notre collègue feu Mohamed Brahmi. Un choix qui n’était pas du tout du goût de nos partenaires au pouvoir, à savoir Ennahdha et le Congrès pour la République (CPR) au point que ma place à la tête de l’assemblée fut mise en jeu, à cause de cette décision. Mais nous avons finalement réussi à convaincre la direction d’Ennahdha de ce choix, qui a évité au pays des turbulences encore plus graves et amené la transition à bon port. Le scenario à l’Egyptienne était dans tous les esprits…

Faut-il rappeler aussi que c’est Ettakatol qui a convaincu Ennahdha de l’intérêt de participer au Dialogue national, et de laisser le pouvoir à un gouvernement non partisan dégagé de la suspicion de partialité pour préparer les futures élections ?

« Après l’assassinat du regretté Mohamed Brahmi, j’ai poussé Ghannouchi et Caïd Essebsi à se rencontrer« 
Enfin, tout le monde le sait mais peu en parlent ; après l’assassinat du regretté Mohamed Brahmi, je n’ai ménagé aucun effort pour m’entretenir avec les députés dissidents et les principales personnalités politiques pour les convaincre de la nécessité d’une sortie de crise. En plus de mes rencontres régulières avec Houcin Abbassi, j’ai agi pour que Rached Ghannouchi et Béji Caïd Essebsi puissent se rencontrer pour le salut du pays. Peu importe pour moi où ils se sont rencontrés et en présence de qui, l’important, c’était de remplacer l’invective par le dialogue. J’ai réussi à le faire et au bout de quelques semaines, le dialogue a redémarré sur de bases consensuelles.

Entre les élections de 2011 et ceux de 2014, Ettakatol a perdu la confiance de dizaines de milliers d’électeurs, probablement à cause de la déception de ces derniers des choix et du rendement du parti. Avez-vous, aujourd’hui, des excuses à présenter auprès de ces gens-là ?

On regrette vraiment le grand malentendu qui a eu lieu entre nous et nos électeurs. Un malentendu qui est dû, essentiellement, à notre déficit en terme de communication. Donc, si je dois présenter des excuses pour n’avoir pas bien expliqué mes choix et mes attitudes, je le fais volontiers aujourd’hui. Mais, je dis simplement aux électeurs qui auraient été déçus par Ettakatol : « Comparez juste un peu entre ce qui s’est passé en Tunisie et ce qui se passe dans les autres pays de l’aire du Printemps Arabe, et vous allez comprendre que l’attitude responsable et altruiste adoptée par Ettakatol a sauvé le pays.»

Vous expliquez toujours votre défaite lors des élections de 2014 par la bipolarisation (entre Nidaa Tounès et Ennahdha) qui a dominé la scène politique. Mais vous oubliez qu’il y a d’autres partis, qui ont été victimes eux aussi de cette bipolarisation, mais qui ont réussi à décrocher, malgré tout, quelques sièges (entre 1 et 16), et ce, contrairement à Ettakatol, qui n’en a décroché aucun. Comment expliquez-vous cela ?

Disons les choses telles qu’elles sont : les résultats des élections de 2014 ont constitué une véritable claque pour nous. Mais contrairement aux autres partis qui ont pu sauver tant soit peu la mise, Ettakatol avait un double handicap. Le premier était, bien sûr, cette bipolarisation qui a dépassé les limites acceptables du débat politique contradictoire. Pendant trois ans, Ennahdha et Nidaa Tounès n’ont pas cessé de se diaboliser. Et puis, miracle ! Les « diables » d’hier sont les meilleurs amis d’aujourd’hui. Maintenant qu’ils se sont coalisés pour conduire ce gouvernement, on comprend pourquoi ils n’arrivent pas à se mettre d’accord, après tant de haines et de rancœurs, pour présenter au pays une vision et un programme cohérents.

Le deuxième handicap d’Ettakatol était sa participation au pouvoir et la campagne de dénigrement dont il était la cible. En effet, chaque fois qu’on voulait parler de notre programme lors de la campagne électorale, nous étions inaudibles. Les gens étaient « formatés » : le choix était entre les « sang rouge » et les « sang noir ». On nous attaquait sur notre expérience au sein de la Troïka, on nous accusait de « coalition contre-nature » et on nous a même traités de « traîtres » !

Ceci dit, je tiens à souligner, dans ce même cadre, que malgré le respect que nous devons l’Instance supérieure indépendante pour les élections (ISIE), nous ne sommes pas satisfaits du déroulement des dernières élections, et notamment sur le rôle et l’influence de l’argent sur les résultats…Espérons que l’ISIE tirera toutes les leçons de ce scrutin.

Où en êtes-vous, aujourd’hui, dans l’affaire de la restitution des fonds publics alloués à votre campagne électorale ?

Je me suis déjà expliqué sur ce sujet, et je le répète. Je suis en règle et j’ai remboursé tout ce que je devais. Malgré ça, certains continuent à colporter de fausses informations dans le but de salir ma personne et de semer le doute sur ma moralité. L’affaire est pourtant simple. N’importe quel citoyen, face à une dette importante, demande un échéancier.

Mohsen Marzouk, le secrétaire général de Nidaa Tounès, a déclaré, la semaine dernière, dans une station de radio, que la loi sur la réconciliation économique vous concernait vous-aussi, vu que vous n’avez pas restitué les fonds publics alloués à votre campagne électorale. Un commentaire ?

Que Mohsen Marzouk, fourrant n’importe où la question de la « réconciliation économique », confonde entre celui qui, en toute transparence et en accord avec l’administration, règle par échéances une dette précise – et ceux qui ont mis la main illégalement dans la caisse de l’Etat et qui ont abusé de leurs pouvoirs pour s’enrichir ; c’es malhonnête et indigne du secrétaire général du parti qui gouverne la Tunisie. Mohsen Marzouk aurait été plus crédible s’il avait évoqué le cas du candidat qui a reçu un financement étranger, ou celui qui a été financé illégalement par son parti (une somme rondelette), ou celui qui a omis d’enregistrer un grand nombre de manifestations de sa campagne ainsi que le coût de ces manifestations…

Dans la marche de protestation contre le projet de loi sur la réconciliation économique, organisée le 12 septembre dernier à l’avenue Habib Bourguiba à Tunis, nous avons remarqué deux choses importantes : la première est le faible nombre de manifestants par rapport à ce qui a été annoncé, et la deuxième c’est la dispersion de l’opposition. Comment expliquez-vous cela ? 

Pour ce qui est du nombre de manifestants, nous avons pu attirer des milliers de militants, ce qui représente déjà un succès. Certes, nous aurions voulu que le nombre soit plus grand, mais plusieurs facteurs, notamment l’ambiguïté de la position gouvernementale vis-à-vis de la marche, et la campagne autour d’actes terroristes présumés, ont dissuadé beaucoup de gens à y participer. Peut-être aussi que si nous avions distribué du riz aux fruits secs, comme l’ont fait certains dans leur sit-in, le nombre aurait pu être plus important…

Ceci dit, il ne faut pas oublier, non plus, qu’il y a eu le même jour, des manifestations contre le projet de loi sur la réconciliation économique dans plusieurs régions du pays, et pas seulement à l’avenue Habib Bourguiba.

Sinon, concernant la dispersion de l’opposition lors de cette marche, il est clair que cela reflète la persistance de certaines sensibilités -qui n’ont pas été dépassées- entre certaines parties. Mais pour moi, le plus important est que les partis politiques qui ont participé à cette marche, et malgré leurs différences, ont scandé les mêmes slogans hostiles à la loi sur cette soi-disant « réconciliation économique ».

Que répondez-vous à ceux qui estiment que Mustapha Ben Jaâfar est terminé politiquement ?

C’est ce qu’ils souhaitent, je pense. En tout cas, ces gens-là ne connaissent pas l’Histoire. Combien d’hommes politiques ont (re)pris le pouvoir, alors qu’on les annonçait finis politiquement. Le cas de François Mitterrand est un exemple parmi tant d’autres. Ce dernier avait, en effet, échoué lors de plusieurs élections, avant de se retrouver enfin sur les devants de la scène politique [NDLR : après avoir échoué lors des présidentielles de 1965 et de 1974, Mitterrand a été élu président de la France en 1981, puis réélu en 1988].

Mais les gens qui parlent de ma soi-disant fin politique se trompent aussi sur un autre volet, en s’illusionnant que je suis aveuglé par mes ambitions personnelles.

Ahmed Néjib Chebbi, qui est un poids lourd de l’opposition tunisienne et l’un de vos camarades de lutte contre la dictature, a décidé, récemment, de se retirer de la vie partisane. Une telle démarche ne vous a-t-elle pas effleuré l’esprit, vous aussi ?

Si Néjib ne se retire pas de la vie politique. Le jour où je verrai que le train de la Tunisie et celui d’Ettakatol mis sur les bons rails, je ferais autant. Pour l’instant, nous avons en vue un congrès, et nous essayons de créer les conditions pour rassembler la famille social-démocrate. Je ne quitterai pas le bateau en pleine tempête. Je sais que ça démange beaucoup de gens de me voir quitter la scène politique. La preuve, est que malgré notre résultat de « zéro virgule» lors des dernières élections, on continue à nous chercher des poux.

En voyant Béji Caïd Essebsi accéder à la présidence de la République à l’âge de 88 ans, vous, qui êtes –encore– âgé de 74 ans, ne bercez-vous pas l’espoir d’imiter un jour son exploit ? 

« Je ne suis pas obsédé par Carthage« 
Tout d’abord, je ne suis pas obsédé par Carthage ! J’ai déjà vécu une période que je n’ai jamais cru pouvoir vivre un jour, à savoir la Révolution, les élections libres, la nouvelle constitution, etc. C’est une aubaine que m’a offerte la jeunesse tunisienne qui s’est révolté contre le dictateur et l’a obligé à s’enfuir. Je leur suis vraiment très reconnaissant.

Sinon, pour ce qui est de la question de l’âge, celle-ci n’est pas négligeable certes. Il faut, en effet, être dans de bonnes conditions physiques et mentales pour gérer les affaires d’un pays. Mais cela n’est pas forcément un handicap majeur. Il y a des moments, comme c’est le cas en Tunisie, durant lesquels on a besoin de personnes expérimentées consensuelles pour pouvoir traverser un cap difficile.

Enfin, depuis les élections de 2014, y-a-il eu des rencontres, des contacts, ou des coups de fil entre vous et M. Rached Ghannouchi, après tout ce que vous avez vécu ensemble au sein de la Troïka ?

Pas vraiment. On se rencontre accidentellement. Vous savez, aujourd’hui la page de la Troïka est tournée définitivement. Rached Ghannouchi est actuellement au pouvoir et moi dans l’opposition, et la vie continue…

Propos recueillis par Slim MESTIRI 

Tunis -Hebdo, Lundi 21 Septembre 2015

 

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