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Mustapha Ben Jaafar: Rien au monde ne pourra arrêter le processus démocratique en Tunisie

Depuis les élections du 23 octobre 2011, la légitimité constitutionnelle a bel et bien migré de la rue vers l’Assemblée nationale constituante. Du coup, cette dernière se trouve investie de lourdes tâches dont dépendra l’issue du processus démocratique issu de la révolution du 17 décembre 2010-14 janvier 2011.  L’ANC se doit en effet de rédiger la seconde Constitution de la Tunisie indépendante et préparer la logistique législative propre à l’organisation d’élections législatives et présidentielle  qui mettront un point final à l’organisation provisoire des pouvoirs.


Avec à sa tête, M. Mustapha Ben Jaâfar, fondateur du parti Ettakatol,  défenseur des droits de l’Homme et de la démocratie, l’ANC est sur le boulevard et apporte chaque jour une pierre de plus à l’édifice républicain de la Tunisie de demain.
A l’heure où notre pays semble retrouver les repères qui le conduisent vers les principaux objectifs politiques de la révolution, malgré les défis qui demandent à être relevés au plus vite, La Presse est allée à la rencontre M. Ben Jaâfar. Homme de compromis, doublé d’une grande capacité d’écoute et d’un sens inné de la parole sereine même sur des sujets qui l’indignent le plus, le président de l’ANC a bien voulu nous faire part de ses appréciations sur un certain nombre de dossiers qui préoccupent actuellement l’opinion publique. Entretien.

Par la bouche de son président, M.Rached Ghannouchi, Ennahdha a finalement accepté le principe de maintien de l’article 1 de la Constitution de 1959. Officiellement, cette position procède d’une volonté de rechercher le consensus et d’éviter à la société tunisienne des clivages périlleux. Quelle est votre évaluation de cette donne?
Le maître mot est bien le mot consensus. Il est effectivement clair que la phase que traverse actuellement la Tunisie et que nous vivons nous, au sein de l’Assemblée nationale constituante particulièrement, apporte la preuve, notoire, que c’est bien la recherche continue du consensus qui nous inspire afin de trouver des solutions aux problèmes qui se posent.
Cette méthodologie, nous l’avons testée à plusieurs reprises et à maintes occasions. Je ne le rappellerai jamais assez d’ailleurs, parce que ce n’est pas toujours facilement accepté par une frange de l’opinion publique que, depuis le démarrage des travaux de l’Assemblée nationale constituante, il y a eu constamment une recherche de consensus. C’est par exemple le cas en ce qui concerne la loi d’organisation provisoire des pouvoirs publics qui a fait l’objet d’un débat approfondi et a abouti à des remaniements très importants de son texte d’origine.
Ça  a été également le cas lorsqu’il y a eu discussion du projet de loi relatif  au règlement intérieur de l’ANC. Les constituants dans leur diversité ont fait preuve justement de ce sens du compromis qui nous a permis de régler tous les problèmes rencontrés, et ce, dans un temps relativement court.
C’est pourquoi aujourd’hui, je ne suis pas particulièrement surpris de la dernière position du parti Ennahdha et des déclarations de ses chefs, d’autant plus que cette position est tout à fait conforme aux positions qu’ils ont adoptées avant la révolution. Vous savez très bien que dans le cadre du 18 octobre, il nous est arrivé de rédiger et de rendre publics des textes consensuels. Evidemment pour ce qui est du fond du problème, notre position a toujours été claire quant à la place de la religion et surtout de la chariâ dans le texte constitutionnel. Nous pensons que le terme de chariâ n’apporte aucun plus. Au contraire, il pourrait compliquer la situation, créer des divergences dont nous n’avons pas besoin dans cette phase de construction de la démocratie et entamer notre confiance en l’avenir.
Vous savez, notre coalition avec Ennahdha, avec le CPR, en fait constitue un pari et nous pensons que le pari est en voie d’être gagné.

Des observateurs ont relevé que la dernière position d’Ennahdha à propos de l’article 1 est venue tardivement. Vous-même, en tant que président de la commission d’élaboration de la Constitution et de coordination, avez-vous joué un rôle précis dans cette évolution?
D’abord c’est un grand honneur si j’ai pu jouer un tel rôle. Je ne peux que m’en réjouir et m’en féliciter. Mais je pense que tout le monde a apporté sa contribution pour arriver à ce consensus, car comme c’est le cas dans tout consensus, il faut qu’il y ait une volonté réciproque de la part de tous les protagonistes en présence. Ce qu’on peut saluer, c’est justement cette volonté de la part de tous les partenaires de trouver ce compromis qui finit par correspondre à la nature même de notre société tunisienne qui,  je le rappelle, est une société de modération et demeure une société d’ouverture et de dialogue.
Encore une fois, j’affirme personnellement je n’ai pas été surpris par la position d’Ennahdha. Certains peuvent toujours estimer qu’elle est tardive. Ce n’est pas mon avis. Je trouve au contraire qu’elle vient à temps dans la mesure où le débat a pris une tournure qui commençait à être malsaine. Donc, je crois que cette position est venue au bon moment pour nous ramener à l’essentiel.

Certains observateurs affirment que les partenaires de la Troïka se sont bien mis d’accord sur le principe de maintien de l’article 1, dans sa lettre et son esprit,  avant même le démarrage des travaux de la Constituante. Vous confirmez ?
Il y a comme une contradiction. En réalité, les positions des uns et des autres étaient déjà connues depuis fort longtemps. En tant que partenaires, nous voulons et nous tenons absolument à ce que cette Constitution ne soit pas la Constitution d’un parti mais celle de toute la Tunisie, sans distinction, sans discrimination.
On le constatait bien à travers les débats, la grande majorité du peuple tunisien, toutes ses élites appuyaient l’idée de se référer à l’article 1er de la Constitution de 1959. Disons que cette idée rassemblait l’essentiel de l’opinion publique.

Dans sa dernière conférence de presse, M.Rached Ghannouchi a bien expliqué la position de son parti par la recherche d’un consensus autour de l’article 1. Mais à aucun moment de son intervention, il n’a clairement affirmé la nécessité de séparer une bonne fois pour toutes le temporel du spirituel.
En clair, considérez-vous que la nouvelle position d’Ennahdha est purement circonstancielle ou relève-t-elle de véritables choix stratégiques?

Je peux difficilement répondre à cette question. Il faudra la leur poser. De toutes les manières, chacun sait, qu’en matière de réflexion et de positionnement politique, les choses ne se décident pas à l’avance. Elles se décident chemin faisant, en fonction de l’approfondissement de la réflexion, de l’évolution des mentalités et en fonction  je dirais même des rapports de force. En politique, le rapport des forces a quand même son poids. Notre sentiment, c’est qu’une large frange du parti Ennahdha est ouverte au dialogue,  est sensible au débat national et justement à l’évolution des mentalités. Il est certain que le choix du moment est aussi tributaire  de la situation générale de l’opinion publique. Il est donc certain qu’Ennahdha a jugé que le moment était tout à fait opportun pour donner un signal d’apaisement. Et comme je l’ai remarqué tout à l’heure, pour revenir à l’essentiel du débat qui est ailleurs.
J’ai toujours trouvé, depuis le 14 janvier, que cette focalisation sur la question identitaire était une question artificielle, qu’elle contribuait à la bipolarisation tout à fait néfaste et elle a donné les résultats qu’elle a donnés aux élections du 23 octobre et qui ne sont pas tout à fait favorables aux forces de progrès et aux forces modernistes.
De l’avis quasi-général, deux principaux points pourraient constituer des pierres d’achoppement pour l’élaboration de la Constitution.
Le premier concerne l’article 1 et là, la question semble réglée. Il reste le type de régime de gouvernance politique: présidentiel, parlementaire, hybride…

Est-ce que vous pensez que Ennahdha va continuer sur cette lancée consensuelle et finir par se rallier à l’avis de la majorité des constituants qui est favorable à un régime de type présidentiel aménagé?
Chaque jour que le bon Dieu fait apporte la preuve qu’Ennahdha est en fait un  parti plus pragmatique qu’idéologique.
Et donc, toujours dans le cadre de la recherche d’un consensus, je pense qu’au terme d’un débat qui sera forcément approfondi et pluriel, puisque nous partons de positions différentes, je suis persuadé qu’on trouvera la bonne position et l’équilibre entre les deux formules préconisées. Un compromis sera trouvé entre ceux qui prêchent le régime présidentiel et ceux, comme Ennahdha, qui penchent davantage vers le système parlementaire. Cela étant dit, j’estime qu’il faut tout de même relativiser cette question. Autant la première question est fondamentale parce qu’elle concerne le projet sociétal, autant la seconde devrait être appréhendée avec nuances. En matière de régime politique, il n’y a évidemment rien de parfait.  Pour preuve, il y a des pays tout à fait ancrés dans la démocratie et qui sont gérés par des systèmes présidentiels alors que d’autres sont régis par des systèmes parlementaires. Dans un cas comme dans l’autre, il s’agit bien de systèmes démocratiques. C’est que la notion de système politique ne suffit pas pour définir automatiquement la qualité de la démocratie. D’où la possibilité de pouvoir apporter des rectifications. Par contre, pour tout ce qui concerne les fondements mêmes de la société, tout ce qui concerne les libertés, la relation entre la religion et l’Etat, la religion et la  politique, toutes ces questions sont très importantes et il est absolument capital qu’elles soient tranchées à l’avance et de façon consensuelle. Sur cette question de système politique, je suis aussi optimiste que pour le reste.

Vous avez été le premier à annoncer que la rédaction de la Constitution ne dépassera pas la fin 2012.Sur quoi vous fondez votre projection? Ne craignez-vous de pécher par excès d’optimisme?
Regardez, il y a quelques jours, on aurait pu douter quant à la possibilité d’un consensus à propos de l’article 1 de la Constitution de 1959. Aujourd’hui, les choses évoluent dans le bon sens. Personnellement, cela ne peut que conforter mon optimisme. C’est que plus on lève les obstacles,  plus on s’approche du but. Et je crois qu’il est plus raisonnable aujourd’hui de concevoir que la Constitution soit adoptée vers la fin de l’année 2012. Par conséquent, il nous ne restera plus alors qu’à organiser les élections. Si notre Code électoral est adopté, il nous faudra trois mois à peu près pour finaliser. Disons trois ou quatre mois, je ne veux pas trop me fixer sur les dates, même si certaines dates ont une valeur symbolique. En tout état de cause, je pense qu’il est tout à fait raisonnable de prévoir des élections vers la fin du premier trimestre de l’année 2013. Certains mettent un deadline pour le mois de juin, on reste toujours dans le raisonnable et dans le réaliste.

Au regard de cette dynamique consensuelle qui se construit, de votre optimisme personnel, pensez-vous que deux lectures du projet de la Constitution suffiront pour son adoption par les constituants ou qu’il faudra recourir au procédé référendaire?
Moi, je pense que si cet esprit de recherche du consensus persiste, il n’y a aucune raison pour que ce ne soit pas le cas. Je pense que la Constitution sera adoptée même dès la première lecture. Vous allez encore dire que je suis trop optimiste. Et puis le référendum, à ce moment-là, ne sera pas une obligation et pourrait être une option pour donner à cette Constitution plus de force symbolique, une double légitimité en quelque sorte dans la mesure où elle sera à la fois adoptée au sein de l’Assemblée nationale constituante et par le biais d’un suffrage universel lié au référendum.

Certains disent que le référendum pourrait au contraire consacrer la division de l’opinion autour d’une question extrêmement sensible.
Je n’en suis pas si sûr. A partir du moment où la Constitution est adoptée d’une manière confortable par l’Assemblée, c’est un geste formidable pour l’opinion publique que de l’avaliser par voie référendaire. Il n’y aura à ce moment-là aucune crainte à avoir. Ce sera même, je dirais une simple formalité,  qui aura cependant une charge symbolique particulière étant donné le contexte général dans lequel se trouve notre pays.

Concernant l’agenda des prochaines échéances politiques et électorales qui attendent le pays, on constate que les partenaires de la Troïka avancent en ordre dispersé sur ces questions fondamentales.  Vous avez vous-même évoqué le 20 mars ou le 9 avril 2013 comme date pour les élections, le chef du gouvernement fixe, lui, le plafond pour le mois de juin 2013, et selon le chargé de la communication au sein de la présidence de la République, la présidence ne serait au courant de rien. Est-ce que vous estimez que cela est rassurant et crédible pour l’opinion nationale et nos partenaires étrangers?
Ecoutez, pour rester dans  l’objectivité, revenez à toutes les déclarations que j’ai faites depuis plusieurs mois déjà. J’ai toujours affirmé que nous allions achever la rédaction de notre Constitution dans un délai d’une année. Je persiste donc à penser que mes prévisions sont un peu logiques. Mais au demeurant, j’ai toujours expliqué que la maîtrise du temps dépend des membres de l’Assemblée nationale constituante. Si effectivement, nous consacrons l’essentiel de notre temps à la Constitution, ce dossier sera sans doute clos avant la fin de l’année en cours.
Si au contraire, nous nous dispersons et que nous voulons que l’Assemblée nationale constituante consacre son temps, ou accorde l’essentiel de son temps du moins, à la critique du gouvernement,  à son contrôle, à la législation et à l’élaboration des lois, évidemment tout cela ne pourra se faire qu’aux dépens du temps réservé à la Constitution. Automatiquement, le timing prévu et souhaité ne pourra pas alors être respecté. Au fond, énormément de raisons m’incitent à l’optimisme, dans la mesure où je vois et je vis cette volonté partagée d’aller de l’avant dans la recherche du consensus.
En même temps, j’attire l’attention sur le fait que notre sort est entre nos mains. Et monsieur le chef du gouvernement, évidemment, a tout à fait raison de prévoir et de compter plus large. La maîtrise de la cadence est bien entre les mains de l’Assemblée nationale constituante et des députés. Il est donc clair que sur cette question-là, nous avons un pouvoir absolu.

Comment peut-on envisager d’ores et déjà des élections présidentielles alors que le régime politique fixé par la Constitution n’est pas encore défini et qu’on ne sait pas si le futur président de la République sera élu au suffrage universel direct ou par un collège de grands électeurs?

Qui parle d’élections présidentielles ? Attendons que la Constitution soit d’abord adoptée, et qu’ensuite le système politique soit défini. Je sais qu’il y a certains qui sont déjà dans la course électorale. Pour moi, tout cela est tout à fait prématuré. Au contraire, il faudrait plus que jamais se concentrer sur l’élaboration de la Constitution et faire face à tous ces défis d’ordre économique et social auxquels le pays est en position de forte attente.

Le lendemain même de la tenue du meeting de M. Caid Essebsi à Monastir, la Troïka a réagi en tenant à afficher sa solidarité en organisant à son tour un meeting à Ben Arous. Et pourtant, l’opinion a l’impression que la Troïka n’est pas si soudée qu’elle ne voudrait le faire admettre. Elle semble par moments, divisée sur des questions importantes, voire essentielles, telles que la diplomatie, le régime politique à choisir, certaines nominations, celles des gouverneurs par exemple  et même sur le modèle socio-économique. La Troïka prend-elle vraiment le temps de se concerter afin d’accorder ses violons, avant-même de prendre des décisions qui engagent l’avenir de la nation?
Ecoutez, pour aller vite et être clair, il faut remettre les choses dans leur cadre général. Nous avons choisi d’être en coalition avec deux partis et avec des personnalités indépendantes et l’on sait très bien que, avant les élections et après les élections, nous avons cherché à constituer un gouvernement d’intérêt national qui regrouperait toutes les forces.
Nous n’avons pas été ni écoutés ni suivis et je le déplore. Mais, aujourd’hui, nous sommes partie prenante au sein de cette coalition. Cette coalition n’est pas un parti unique. Donc, il y a forcément des sensibilités différentes, des choix qui peuvent être divergents. Mais c’est une coalition pour gouverner, et pour gouverner dans le provisoire, pour une durée bien limitée. Par conséquent, on ne peut pas lui demander de fonctionner dans une totale harmonie. Comme on ne peut pas exiger d’elle qu’elle soit constamment tout à fait conforme à des choix uniques, cohérents et homogènes fixés à l’avance. Nous sommes dans la gestion de l’urgence. Ce qui fait que dans le débat de la Constituante, chaque député, chaque groupe se prononce et prend position selon ses propres convictions. Evidemment, il y a le  gouvernement qui est quand même un cadre de concertation. Très régulièrement, le président de la République, le chef du gouvernement et le président de l’Assemblée nationale constituante se rencontrent et se concertent sur les questions les plus importantes, sur les grands choix. Pour le détail, c’est le gouvernement qui gère. Sans oublier que la loi d’organisation provisoire des pouvoirs publics a réparti de la manière la plus claire la responsabilité des uns et des autres. Donc il n’y a pas matière à empiètement sauf si on ne veut pas respecter la règle et la loi qui ont été établies. Tout le reste peut être mis sur le compte de cette phase de post-révolution, où tout le monde est en définitive en phase d’apprentissage de la démocratie. Pendant plus de quarante ans, la démocratie nous a fait défaut. Sous Ben Ali, le simple débat n’était pas possible et donc on comprend très bien qu’il puisse y avoir quelques cafouillages. L’essentiel c’est que cela ne touche pas les fondamentaux. Sans oublier aussi, que notre presse et notre information qui sont, maintenant, totalement libres et je dirais même débridées, profitent évidemment des toutes petites fautes et parfois les exagèrent et les amplifient.

Dimanche dernier, des événements graves se sont déroulés dans l’hyper-centre de la capitale, sous les balcons mêmes du ministère de l’Intérieur. Des insultes, des incitations à la violence, à la haine ont été proférées par des salafistes qui ont squatté l’espace public et ont empêché des artistes de s’exprimer. Cela vous avait mis dans une grande colère, on le sait maintenant et vous avez réagi vigoureusement par voie de communiqués et par des actes concrets. En même temps, on a l’impression que le gouvernement s’est complu,  tout au début du moins dans une attitude plutôt «compréhensive», en tout cas pas suffisamment énergique. Comment peut-on comprendre ce décalage?
Réellement, là, je vous dis que je suis convaincu qu’il n’y a pas de divergence. Bon, j’ai réagi tout à fait naturellement, c’est ma conviction intime que la violence ne doit avoir aucune place dans le champ politique, encore moins dans le champ culturel. Je suis persuadé que la Tunisie a besoin de cohésion sociale. Elle a besoin du respect de ses valeurs anciennes tout à fait ancrées dans son histoire faite de tolérance et d’acceptation de l’autre. C’est un pays qui a vu passer et défiler des civilisations si différentes et des religions parfois opposées, mais qui ont quand même pu trouver un terrain de conciliation et qui ont pu cohabiter dans la paix et dans la sérénité pendant des siècles et des siècles. Je suis par conséquent, comme vous l’avez dit, tout à fait en colère contre ce qui s’est passé. Je crois qu’il y a eu une erreur, je n’en connais pas les raisons. Cette erreur consiste à autoriser deux manifestations le même jour et pratiquement dans le même espace. Ce n’est pas tout à fait le même endroit, mais c’est sur la même avenue, à un bout et à l’autre bout  de l’avenue Bourguiba. Je crois que cette erreur-là n’a pas tenu compte des dérapages possibles. Alors que c’était des dérapages prévisibles, puisque nous avons vu, tout au long de ces derniers mois, des comportements fanatiques, des expressions tout à fait intolérables et donc il ne fallait surtout pas mélanger les genres et prendre autant de risques.
Maintenant, pour revenir à la question, je suis persuadé qu’il n’y a pas de divergence d’attitude entre ce que j’ai exprimé et l’attitude du ministre de l’Intérieur ou du chef du gouvernement. La différence est que je ne suis pas aujourd’hui un décideur  et donc je me suis exprimé comme le président de l’ANC, comme un citoyen démocrate, comme un Tunisien jaloux de sa Tunisie. Mais quand on a le bâton entre les mains et qu’on a été pendant des décennies victime justement de la répression, alors on l’utilise avec parcimonie. Je pense que la Tunisie est dans cette phase de transition où il y a toujours cette recherche constante du compromis entre le respect des libertés, les requis de l’Etat de droit et les risques de limiter cette liberté,  y compris par des moyens coercitifs. Et c’est précisément ce compromis qui est très difficile à trouver. Pour terminer, je tiens à affirmer que les excès de plus en plus intolérables poussent aujourd’hui à plus de détermination. J’ai toujours appelé et j’appelle encore le gouvernement à être beaucoup plus ferme pour contrecarrer tous les dérapages, toutes les violences et tous les excès de quelque partie que ce soit et quelles que soient leurs  modalités. Il y a certes des violences physiques condamnables par définition, mais il y a aussi des violences verbales qui font parfois plus mal que les violences physiques.

Il est clair aujourd’hui que le salafisme constitue une menace réelle qui peut compromettre à court terme le processus démocratique issu de la révolution du 14 janvier. Si vous étiez un décideur, en possession de ce bâton que vous évoquiez à l’instant, quelle aurait été votre réaction?
J’aurais réagi plus vite. J’aurais réagi à l’occasion des événements de La Manouba, je n’aurais jamais toléré une deuxième ou une une troisième manifestation de gens qui se sont exprimés d’une manière violente. Il faut toujours accorder le préjugé favorable dans un premier temps, parce que la liberté est une chose tellement chère et qui a été acquise par la révolution qu’on n’est pas près à aller à son encontre. Mais tout a une limite et tout doit obéir à certaines règles. Et dans la mesure où nous avons testé quelques mouvements ou quelques associations, évidemment il faut tirer la leçon et, à la limite, aller jusqu’à l’interdiction de ces mouvements qui prêchent la violence, qui dénient la démocratie et qui sont absolument contre tout le processus de transition démocratique qui est en train d’évoluer en Tunisie. Et donc j’aurais été plus ferme plus tôt et j’aurais donné des signaux plus clairs pour éviter justement que ces dérapages ne menacent le processus démocratique, tout en restant convaincu qu’aujourd’hui, malgré ces dérapages, qu’ il s’agit de mouvements minoritaires et que rien au monde ne pourra arrêter le processus démocratique et la démocratie en Tunisie.

M. Ali Laraiedh, ministre de l’Intérieur, vient de déclarer à un journal français que l’affrontement avec les groupes radicaux et les salafistes semble  inévitable. Pensez-vous qu’il voulait donner un signal d’assurance aux touristes et aux bailleurs de fonds étrangers ou plutôt qu’il faut vraiment le prendre au mot?
Je suis convaincu que le ministre de l’Intérieur a dit ce qu’il pensait et pense sincèrement. C’est le terme d’affrontement qui peut interpeller. J’ai écouté le ministre de l’Intérieur sur les médias tunisiens et il s’est exprimé sur cette question sur un ton très ferme, considérant ces dérapages comme intolérables, en disant que certaines choses ne peuvent plus passer. Peut-être qu’il n’a pas utilisé le terme d’affrontement. Mais réellement, j’ai senti la même détermination. Je crois que cela traduit le fait que c’est un peu le ras-le-bol, c’est-à-dire que la patience a des limites. Et la tolérance aussi. Personnellement, je suis un homme de débat et de dialogue et même avec les gens qu’on peut considérer comme extrémistes. Dans la mesure où ils obéissent aux règles fondamentales du respect de l’autre et de l’Etat de droit.
Je suis sûr que l’actuel ministre de l’Intérieur, en s’exprimant dans un média étranger,  a fait montre de la même détermination qu’il a eu à exprimer à travers les médias nationaux, quoique peut-être dans des termes différents. Cela traduit, en tout cas, comme je l’ai expliqué tout à l’heure, le fait qu’on ait atteint le seuil de tolérance vis-à-vis de ces mouvements violents.

Les deux derniers sondages dont les médias nationaux ont rendu compte récemment mettent en évidence une baisse de la cote de popularité des trois présidents. En termes de comparaisons relatives, les trois partenaires de la Troïka restent  sur le même podium. Est-ce que vous prenez ces résultats au sérieux ?
Oui, je les prends au sérieux. Même si les sondages ne sont toujours pas sérieux. Qui dit sondages, dit une certaine technicité et un ensemble de règles. Nous n’avons pas la tradition des sondages. Il faudrait, d’ailleurs, réfléchir à toute ces questions pour établir des règles, non pas des règles de déontologie, cela va de soi, mais des règles techniques qu’il faut absolument respecter pour que ces sondages gagnent en crédibilité.
Toujours est-il qu’on en tient compte comme critère, mais compte tenu de toutes les flèches que nous recevons tous les jours et venant de tous bords, je pense que nous maintenons le cap, quand même, en matière de popularité.
La mode politique est actuellement aux coalitions, aux alliances et autres formes de regroupements d’entités politiques. Tout le monde, y compris au sein de la Troïka, salue ce genre de dynamique en arguant que cela ne peut que mieux servir la cause de la démocratie.

En même temps, on constate que des rapprochements entre des parties fort différentes au regard de leur ancrage politique ont le vent en poupe. Est-ce que des dynamiques de fusion parfois fondées sur le raccourci de « l’ennemi de mon ennemi est mon ami» ne pourraient pas nuire au fond à la démocratie?
Il y a un point de départ pour tout cela, C’est que les résultats des élections du 23 octobre ont apporté la preuve que la carte politique d’aujourd’hui, telle qu’elle est définie, je parle par exemple de l’Assemblée nationale constituante, ne traduit pas avec le maximum de fidélité la véritable carte de sociologie politique du pays. Vous connaissez les raisons, 1 million 300 mille voix, qui se sont portées sur des petites listes ou des listes indépendantes, ont été perdues totalement. En tout cas, elles n’ont aucune traduction au sein de l’Assemblée et près de 4 millions de citoyens et de citoyennes ne sont même pas inscrits sur les listes électorales. A partir de là, on a tiré la leçon, il faut réduire l’éparpillement et puis il faut que le maximum de citoyens tunisiens s’inscrivent, avec une chance qu’ils participent aux prochaines élections. Donc, ce rassemblement des forces politiques est utile sur un plan purement électoral pour traduire la réalité de la société tunisienne, mais aussi, il est très utile pour faciliter aux citoyens le choix à des électeurs. Plus on lui facilite le choix, plus il se sent concerné et plus la démocratie avance. Ça c’est la première chose. Il est vrai que vous avez souligné un danger. C’est un danger qui est fondé sur une incohérence, voire une certaine imposture, parce que le problème, c’est de se poser la question pourquoi, se rassembler ? On peut se rassembler pour réaliser un meilleur score électoral, mais on doit aussi se rassembler autour d’un projet. Or, aujourd’hui, c’est pour ça que lorsqu’on m’avait posé la question comment appréciez-vous ce projet de rassemblement, j’ai dit, mais attendez qu’on voit de quel projet il s’agit. Il ne s’agit pas de mettre côte à côte des hommes et des femmes. C’est une bonne chose, mais encore faut-il savoir pourquoi ils se rassemblent, et autour de quoi. S’ils se rassemblent contre quelque chose, on peut le concevoir en temps de guerre, lorsqu’il y a une agression étrangère, un danger qui nous vient de l’extérieur, mais contre un danger ou «de l’intérieur», cela ne ressemble absolument à rien, cela c’est du provisoire, c’est fragile et comme je vous dis, cela n’avance pas la démocratie, et là, je suis tout à fait d’accord avec l’esprit de la question.

En parlant des rapports avec la société civile, quelle place consacrez-vous à l’Ugtt dans le processus démocratique actuel, dans le nouveau contexte marqué,  à la fois par la sortie de crise entre la centrale syndicale et le parti Ennahdha et par le pluralisme syndical ?
Le rôle de l’Ugtt. On ne va pas revenir sur l’Histoire. Tout le monde sait maintenant quel a été le rôle qu’a joué l’Ugtt dans l’histoire de la Tunisie avant et après l’Indépndance, mais aussi dans la révolution tunisienne. Bien entendu, elle a été presque la colonne vertébrale de cette révolution, dans la mesure où elle l’a protégée. Ce n’est pas elle qui a fait la révolution certes, parce qu’il est clair qu’aucun parti n’a fait la révolution, comme on le sait. Mais l’Ugtt, ses cadres et ses structures régionales et intermédiaires ont protégé cette révolution. Ils ont pu, en effet, faciliter la mobilisation de toutes les autres forces démocratiques nationales : les artistes, les avocats, les médecins, les militants des droits de l’Homme… Tout ce monde-là a été mobilisé pourquoi, parce qu’il y avait une très grande locomotive rassurante qui a permis toute cette mobilisation. Aujourd’hui, évidemment, l’Ugtt, c’est le principal syndicat. Elle fonctionne comme une centrale dans le cadre d’un pluralisme syndical, ce qui va probablement gêner un peu son action, mais aussi la forcer à une certaine maturité, dans la mesure où le pluralisme introduit le phénomène de compétition qui va l’obliger  à affiner ses revendications, à travailler d’une manière beaucoup plus scientifique et plus moderne et donc à avoir un apport probablement plus important en matière de propositions dans ses négociations avec le gouvernement. En tout cas, pour le moment, et je pense que ce sera le cas pour longtemps encore, une tradition syndicale aussi forte que celle de l’Ugtt n’est pas prête de s’éteindre. L’Ugtt restera,  en effet, le partenaire principal pour la stabilisation de la vie économique et sociale. Et je pense que cette tradition de responsabilité va lui permettre de tenir compte de la situation critique et très particulière que traverse le pays. Et donc les négociations vont se dérouler à mon avis dans les meilleures conditions qui soient.

Comment appréciez-vous la prestation générale des médias nationaux après la révolution et qu’est-ce que vous préconisez comme réformes structurelles pour guérir ce secteur malade de son passé?
C’est une première d’entendre un homme des médias accepter de dire que le secteur est malade. C’est une réalité. Toute la Tunisie  est malade en fait. La Tunisie est malade du Benalisme et de sa mafia, du verrouillage et de l’absence de débats. Et même avant  Ben Ali, elle l’était d’ailleurs, mais dans une moindre mesure, c’est sûr. Tout le pays  est malade. Il n’y a donc absolument aucune raison qui puisse expliquer qu’un secteur particulier soit épargné. Une réforme s’impose en effet. Cette réforme, contrairement, à d’autres secteurs, doit venir de l’intérieur du secteur, des professionnels, des hommes et des femmes qui sont les véritables acteurs et qui doivent trouver la forme d’autorégulation nécessaire.
Dans l’objectif de mettre en place cette instance indépendante nécessaire pour faire de la veille et la régulation. Et même si, actuellement, les textes ne sont pas acceptés de la manière la plus unanime, par tout le monde, nous devons commencer par les mettre en place pour combler  le vide juridique actuel, et mettre fin à cette situation d’information totalement débridée, quitte à ce que, chemin faisant, on rectifie le tir et on améliore ce texte-là. Mais je pense qu’il faut y aller très très vite, parce que nous avons déjà passé une phase délicate des élections, avec une campagne électorale qui était quand même déterminante pour le présent de la Tunisie, mais je suppose et je pense que les prochaines élections vont encore être plus importantes, dans la mesure où elles vont engager et mettre en place un gouvernement pour une durée encore beaucoup plus longue.

Sur le plan diplomatique, en considérant le cas syrien par exemple, on constate que la situation sur le terrain évolue de façon dramatique et l’opposition prend les armes dans ce qui ressemble désormais à une guerre civile sur fond de soulèvement populaire. En même temps, de nombreux pays, tels que la Russie, la Chine et plus récemment la Turquie ou dans une moindre mesure les Etats-Unis, appréhendent la situation dans ce pays sous un nouvel angle. La Tunisie qui, selon de nombreux analystes s’est emballée bien avant les autres ne devrait-elle pas reconsidérer sa position en fonction de ces nouvelles donnes?
Concernant  le terme «emballé», il est vrai qu’on ne peut pas rester les bras croisés devant une situation aussi tragique pour le peuple syrien. On le voyait massacré par des armes lourdes, un peuple démuni, avec femmes, enfants. Evidemment, c’était totalement insupportable. Je ne cherche pas à discuter de la forme.  On peut la moduler selon le tempérament du chacun. Certes, on peut regretter tel ou tel propos, telle ou telle initiative. Mais sur les fondamentaux, le fait est qu’il fallait protéger le peuple syrien des massacres. Le fait est qu’il n’est pas question d’intervention étrangère armée, le fait est qu’il faut absolument que la solution passe par l’unité des forces de l’opposition. Ces fondamentaux là, il n’y absolument rien à y redire.
Maintenant, sur le terrain, nous sommes un peu loin et quelque part impuissants. Mais la Ligue arabe et les pays arabes réunis  peuvent, dans la cohésion, peser, d’un certain poids. Mais tout le monde sait, aujourd’hui, que la solution, doit passer par plusieurs phases, des phases intermédiaires comme le changement de la position de la Russie qui est un acteur principal influent sur le pouvoir actuel en place en Syrie.
Donc il va falloir essayer de trouver le compromis entre ces différentes donnes, tout en déplorant que, effectivement,  on en soit arrivé à être obligés de passer par une forme de guerre civile larvée pour trouver une solution.

La Tunisie semble de plus en plus tournée vers de nouveaux partenariats internationaux à caractère économique et stratégique. Je pense plus particulièrement à certains pays du Golfe, comme le Qatar, par exemple. Pensez-vous que notre pays pourrait en tirer profit ou plutôt y laisser des plumes?
Non, je pense qu’il ne faut pas aller trop vite en besogne. Il faut tenir compte ou prendre en considération le fait que la Tunisie vit une situation exceptionnelle. Nous ne sommes pas dans une situation ordinaire où nous pouvons approfondir la réflexion, peser le pour le contre, prendre du temps.  Nous sommes dans l’urgence. Et aujourd’hui, indiscutablement, il y a du bon à diversifier ces partenaires, parce que la Tunisie a besoin du soutien et de la solidarité de tous. Nous sommes dans un cas d’urgence. Il y a le feu! Il y a 800 mille chômeurs, un taux de croissance 2011 négatif, de près de deux points, nous  sommes dans une position d’une très, très forte attente. Il y a aussi un Etat qui a perdu, quelque part, son autorité, juste après la révolution, et malgré l’amélioration de la situation, il récupère cette autorité d’une manière progressive et encore lente. Cette situation impose qu’on tende les bras vers tous ceux qui sont prêts à nous aider. Mais il reste encore une fois les fondamentaux. Ces fondamentaux concernent les 70 à 80% de notre économie et de nos échanges qui se font avec l’Union européenne. Vous voyez, même s’il peut y avoir aussi des tiraillements dans un sens ou dans l’autre, personnellement je suis tout à fait heureux et ravi que nos pays frères arabes mettent leurs moyens pour aider la Tunisie en ces temps difficiles.
Que tout le monde sache  que nous n’avons pas fait la révolution pour transgresser ou laisser transgresser, un tant soit peu, notre souveraineté nationale.

En parlant d’échanges économiques précisément, ils sont estimés à 2,5 % entre les cinq pays de  l’UMA. Notre pays abrite un Sommet maghrébin avant la fin de l’année. Que peut-on en attendre à la lumière de cette réalité,  depuis le temps qu’on parle  de complémentarité transversale?
Là aussi, il faut relativiser, parce que vous avez assez parlé des échanges entre les cinq pays. Mais il y a aussi dans le bilatéral des niveaux d’échanges beaucoup plus importants avec la Libye. Plus que cela, il y a le formel et l’informel. Mais de toutes les manières, nous n’allons pas encore verser dans les excès verbaux et les superlatifs. Je pense que l’évolution des relations entre les pays maghrébins est tributaire de l’évolution des systèmes politiques, parce que c’est justement ces systèmes politiques qui ont été le principal obstacle au rapprochement des peuples et à l’élaboration d’une stratégie cohérente de développement multilatéral pour construire justement ce Maghreb. Mais je crois que la révolution tunisienne a apporté ce plus, peut-être, à la situation dans la région. Je crois qu’il y a une nouvelle impulsion qui a été confortée par l’amélioration ou le dégel des relations entre l’Algérie et le Maroc. Et là aussi, au risque d’être traité d’optimiste invétéré, je pense qu’il y a matière à espérer pour l’avenir, parce qu’en plus de l’évolution de la situation politique dans les divers pays, avec une démocratisation qui avance d’une manière assez évidente dans les pays de la région, je pense qu’il y a aussi une prise de conscience du prix et du coût du non-Maghreb.
Aujourd’hui, tout le monde appelle au Maghreb, y compris nos partenaires qui cherchent à avoir un partenaire qui ait suffisamment de poids, de manière à améliorer les échanges et apporter un plus aux uns et aux autres.

Le 30 mars, l’état d’urgence est censé prendre fin. Selon les textes en vigueur, toute prorogation ne peut avoir lieu sans,  entre autres, votre aval, en votre qualité de président de l’ANC. Quel est votre état d’esprit sur cette question?
D’abord, nous n’avons pas encore reçu de demande pour prolonger l’état d’urgence. Sincèrement et selon mon  intime conviction, je ne pense pas le prolonger, parce que la situation  sécuritaire s’est améliorée d’une manière nette.  Tous les éléments  préfigurent une amélioration de la situation sociale. Je suis plutôt pour un retour à la normale qui serait en plus de nature à rassurer nos entrepreneurs nationaux et étrangers et les touristes qui seront beaucoup plus nombreux cette saison.

Tout le monde parle de  justice transitionnelle mais personne ne voit rien venir.
Quatorze  mois après la révolution, le pays ne dispose d’aucune liste fiable et définitive des martyrs et des blessés de la révolution, nous n’avons pas réussi une seule demande d’extradition, les procès importants ne cessent d’être reportés indéfiniment. Quel est votre sentiment sur cette question épineuse.

Nous avons perdu  beaucoup de temps mais ce serait  quand même tout à fait injuste de mettre cela sur le compte du gouvernement qui vient de prendre les choses en main.  Cela étant dit, il est évident qu’il va falloir accélérer les choses et presser le pas à ce niveau. Tout en respectant l’état de droit et en prenant les mesures,  dans la transparence la plus totale,  il faut absolument aller plus vite. L’opinion publique attend, l’économie attend. Tout le monde est en position de stand-by. Ce qui nous fait perdre sur tous les plans. Les entrepreneurs et les hommes d’affaires sont mécontents et indécis, ils sont en attente. Cela ne sert pas l’intérêt national.

Le 20 mars dernier a été marqué par un geste de pardon, au Palais de Carthage, entre les familles de Bourguiba et de Ben Youssef. Pensez-vous que le pays est prêt à revisiter son histoire ou qu’il s’agit là d’un geste de protocole un jour de fête?
Normalement, nous avons un devoir de mémoire. Avec la liberté retrouvée, il ne doit plus y avoir de tabous. Il faudra essayer d’établir et de renouer des relations entre les différentes familles tunisiennes. C’est fondamental, à condition que cela se fasse dans la sérénité et non pas dans le but de chercher à nuire ou à réveiller les démons. Si on le fait dans la sérénité, le pays en tirera profit,  les générations futures aussi, sinon,  on va entrer dans une guerre civile froide qui ne dit pas son nom et qui n’est utile ni pour la Tunisie d’aujourd’hui ni pour la Tunisie de demain.

Demain, la Tunisie inaugure de nouvelles et importantes échéances politiques. Comment voyez-vous votre propre avenir politique ?
Mon avenir politique? De toute manière, je suis au service du pays à quelque responsabilité que ce soit et là où je serai en fonction.  Evidemment,  cela dépendra du système politique qui sera adopté. Il faut penser à l’alternance des personnes aussi bien qu’à celle des institutions de l’Etat.
Il y a au moins une chose qui ne fait plus aucun doute: c’est que, désormais, personne ne peut plus imposer sa volonté aux autres mais que seule la volonté populaire est déterminante.

Le mot de la fin, Monsieur le président…

En guise de mot de la fin, je tiens à affirmer que cette révolution est une chance unique. On peut en profiter pour construire une belle Tunisie sur du solide. Sinon, on va faire du rafistolage, balancer entre la rénovation et le conservatisme. Et je crois qu’on ne le dira jamais assez, le principal danger qui guette la révolution tunisienne, c’est le retour en arrière.
Ce risque existe bien sûr.
Toutes les expériences de transition démocratique l’ont prouvé. Et ce risque existera encore pendant quelques années car  on peut se débarrasser d’un dictateur, mais la réforme du système nécessite beaucoup de temps, de vigilance et beaucoup d’honnêteté intellectuelle.

Publié dans le journal La Presse du 30/03/2012

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