Khayam Turki: Ennahdha vit un bouillonnement interne des plus salvateurs

Directeur de campagne d’Ettakatol pour les élections du 23 octobre 2011, Khayam Turki avait été annoncé à la tête du ministère des Finances du gouvernement Jebali, en décembre 2011. Il a alors été contraint de retirer sa candidature à cause d’un conflit l’opposant à un grand groupe émirati. Khayam Turki marque son retour par la sortie d’un livre, Demain la Tunisie, en juin 2013. Il revient à présent sur le devant de la scène politique à la suite de son élection au poste de secrétaire général adjoint du parti de Mustapha Ben Jaâfar. Interview.

HuffPost Maghreb: Vous avez été élu contre Khelil Zaouia avec un scrutin très serré, qu’est-ce qui a fait la différence?

Khayam Turki: Effectivement cela s’est joué à trois voix près, j’ai bénéficié du fait que je n’avais pas de responsabilités, ce qui m’a permis de proposer ma disponibilité aux militants. C’était le principal argument autour de ma personne.

De plus, j’étais responsable de la structuration et du congrès cette année ça m’a permis de mieux connaître le parti, les attentes, les frustrations, etc.

Il est possible enfin que les militants aient gardé une idée positive de ma contribution aux élections de 2011 en tant que directeur de campagne. J’ai été durement frappé il y a deux ans, la roue tourne.

Certains ont parlé de tensions entre Khelil Zaouia et vous, qu’en est-il?

Khelil Zaouia était et restera toujours un des principaux piliers du parti. A mon avis, l’avenir d’Ettakatol ne peut pas s’écrire sans lui tant sa contribution, sa présence et son charisme sont importants.

J’ai toujours eu de très bons rapports avec Khelil Zaouia, on est complémentaires. Notre différence ne réside pas dans les valeurs que l’on porte mais dans la stratégie que l’on propose. Il n’y a pas de tensions entre nous. Certes, en période de pré-élections, il y a toujours de la fébrilité, mais elle est plus du côté des partisans de chaque camp qu’entre les candidats eux-mêmes.

Y aura-t-il des changements dans l’orientation du parti maintenant que vous avez été élu secrétaire général adjoint?

Je ne suis pas là pour changer la direction du parti. Celle-ci est décidée par le bureau politique et le Conseil national. Le poste de secrétaire général adjoint permet d’alléger le travail du secrétaire général (Mustapha Ben Jaâfar).

J’ai, bien entendu, ma propre vision que je vais essayer de faire connaître, ma propre sensibilité que je vais tenter de partager. Mais en aucun cas je ne suis habilité, individuellement, à orienter le parti dans un sens ou dans l’autre.

Vous dites que la famille Ettakatol est unie autour des mêmes valeurs et objectifs. Comment expliquez-vous les multiples démissions qui ont émaillé le parcours du parti depuis deux ans? 

Je tiens à dire que je regrette énormément ces démissions, je ne veux pas les nier et je considère que le militant a toujours raison.

Je pense aussi que nos motivations sont nobles et que la stratégie d’Ettakatol de former un gouvernement d’union, avec d’autres partis qui ne partagent pas le même modèle de société, était un bon choix. Si des militants sont partis, c’est qu’on n’a pas su leur expliquer ce choix, c’est de notre faute.

Et comment expliquer ce choix?

Il fallait expliquer qu’il était possible d’avoir des valeurs progressistes, être social-démocrate tout en travaillant main dans la main avec des Tunisiens qui ne partagent pas les mêmes valeurs parce que le pays traverse une période très particulière. Une fois de l’autre côté de la rive, avec des institutions et une Constitution, on pourra commencer une bataille plus féroce comme on en voit dans les plus grandes démocraties.

Une fois passée cette période de transition, quelles sont les possibilités d’alliance?

Il faudra alors faire le bilan. Ettakatol s’est trompé, a appris et a évolué avec un capital de sympathie chez certains et d’antipathie chez d’autres.

Il y a d’un côté des partis de l’opposition qui nous ressemblent beaucoup et avec lesquels nous devons continuer à dialoguer pour comprendre ce qui nous sépare.

De l’autre, il y a le parti Ennahdha avec un référentiel islamique modéré. De mon point de vue, c’est le parti qui a le plus évolué, il vit un bouillonnement interne qui est des plus salvateurs pour lui et pour le pays. Il ne faut pas voir Ennahdha comme un bloc.

Est-ce que vous pourriez alors vous allier avec une version modérée d’Ennahdha? 

Notre exigence est que chacun puisse vivre avec ses propres convictions. Le point sur lequel nous serons intraitables est le respect des institutions, de la République et des libertés. Mais à l’intérieur de ce cadre, tout est possible pour peu qu’on défende les mêmes valeurs.

Ne pensez-vous pas qu’Ettakatol a évolué vers plus de conservatisme, avec la démission de nombreux militants et cadres progressistes qui se sont tournés vers d’autres partis de l’opposition?

Les valeurs d’Ettakatol sont exactement les mêmes. Mais avec l’expérience du pouvoir nous sommes devenus un parti populaire, dans le sens où il reflète la population avec ses différentes sensibilités. Nous voulons tous une Tunisie ouverte et démocratique, c’est ce qui nous unit.

Concernant votre participation au gouvernement, après l’assassinat de Chokri Belaid, vous aviez posé certaines conditions, parmi lesquelles la dissolution des LPR ou la révision des nominations. Finalement vous avez accepté de vous maintenir au gouvernement sans que ces conditions ne soient remplies…

Je voudrais d’abord rappeler qu’après l’assassinat du martyr Chokri Belaïd, Ettakatol a été le premier parti à accepter l’initiative de Hamadi Jebali.

La première et principale revendication du parti était de neutraliser les ministères de souveraineté, pour que les ministères de l’Intérieur ou de la Justice échappent aux partis. Les autres revendications portaient sur des problèmes qu’Ettakatol posait, en insistant sur la nécessité de les régler au plus vite.

Est-ce qu’Ettakatol a joué un rôle pour débloquer la situation après l’assassinat de Chokri Belaïd? 

Je crois qu’avec la pression qui a été exercée pour les ministères de souveraineté, on peut parler d’un succès de ce côté-là. Les progrès qui ont été enregistrés ne sont pas suffisants, car il faut du temps. Mais le fait que les ministères soient chapeautés par des personnalités indépendantes a détendu l’atmosphère.

Hélas on se retrouve six mois plus tard avec la même problématique. Le deuxième assassinat est venu nous rappeler de la manière la plus violente que la tension est toujours là et qu’il faut parvenir au plus vite à achever cette période de transition.

Après l’assassinat de Mohamed Brahmi, on se retrouve justement face à une nouvelle crise politique. Qu’a fait Ettakatol pour tenter d’y remédier?

Les jours suivants l’assassinat ont été extrêmement tendus. Nous avons vécu des images insoutenables avec des fils barbelés qui ont séparé le peuple en deux. Quand un pays en arrive là c’est qu’il est au bord de l’explosion.

Par l’intermédiaire de Mustapha Ben Jaâfar, Ettakatol a participé à ramener la tension dans les couloirs du pouvoir et des institutions avec la décision de suspendre l’Assemblée constituante. En sortant la tension de la rue et en permettant aux différentes parties de se rencontrer, on a donc joué un rôle modérateur.

Pourquoi cette crise politique perdure?

La crise politique est plus que regrettable et elle est néfaste pour tout le monde. Mais elle est surtout regrettable pour la population. On se retrouve à être montrés du doigt par cette population qui voit les politiques se chamailler alors qu’elle attend de nous qu’on la protège et qu’on fasse redémarrer la machine économique. Le plus grand danger est qu’une crise sociale incontrôlable démarre et emporte tout le monde, la classe politique avec.

Comment expliquez-vous les blocages?

Souvent les responsables de partis négocient avec beaucoup de pragmatisme et d’objectivité. Mais lorsque nous revenons vers les instances de nos partis respectifs, parce que nous y sommes obligés, ce n’est pas aussi simple.

On est un pays qui n’a pas encore pansé toutes ses blessures. Les uns ont peur qu’Ennahdha soit en train de gagner du temps et de se moquer d’eux. De l’autre côté, Ennahdha parle d’une opposition qui ne respecte pas les résultats du scrutin et qui voudrait faire pression sur la rue pour remettre ses militants en prison. Les responsables de partis sont obligés d’écouter ces craintes. Il faut trouver les bons arguments pour faire passer la pilule.

Comment dépasser les craintes et la défiance entre chacun des deux camps? 

A partir du moment où il n’y a pas eu de réconciliation nationale, il sera difficile de dépasser ces différends. Les peurs, les craintes, l’agressivité qui n’ont pas été exprimés finissent par s’exprimer de manière biaisée et indirecte dans des négociations de calendrier. Chaque partie doit vider son cœur, exprimer ses frustrations. On pourrait prendre exemple sur d’autres expériences comme celles de l’Amérique latine, l’Europe de l’Est ou l’Afrique du Sud pour mettre en place le processus de réconciliation.

Aujourd’hui les annonces pour un coup d’envoi prochain du dialogue national se multiplient sans jamais se concrétiser… Parviendront-ils enfin à se mettre autour d’une même table?

Les va-et-vient d’Ennahdha et des autres partis sont selon moi les derniers soubresauts d’une période qui n’a que trop duré et je suis optimiste pour le début du dialogue national. L’essentiel est que les différentes parties soient de bonne foi.

Les partis pourront-ils respecter leurs engagements? Beaucoup de promesses, de dates et de délais n’ont jamais été respectés, notamment pour l’achèvement des travaux de l’Assemblée constituante…

Il y a quelque chose que nous n’avons peut-être pas assez bien calculé, c’est vrai. Par exemple la même Assemblée s’occupe de l’aspect constituant et législatif, ce qui a fait perdre énormément de temps. A certains moments, certains députés revenaient face aux caméras sur les accords qui avaient été conclus en comité fermé. Notre manque d’expérience de démocratie et de liberté de parole a été l’une des causes de la mauvaise appréciation du calendrier.

Justement, la feuille de route du quartet est pour le moins ambitieuse et les délais sont très courts…

Si les partis sont de bonne foi et qu’ils se mettent d’accord sur un calendrier, ce sera jouable.

Est-ce que la bonne foi suffit? 

C’est déjà énorme s’ils sont de bonne foi sur un objectif commun.

Pensez-vous que cela va bientôt aboutir? 

Je suis optimiste.

Comment voyez-vous l’avenir aujourd’hui? Votre vision du pays a-t-elle changé?

J’ai effectivement évolué. Aujourd’hui nous avons besoin de rêver. Bourguiba a fait rêver son peuple, a fait croire que la Tunisie était une grande nation, et elle l’est.

La révolution nous fait briller et nous fait rêver de nouveau. La Tunisie est un trait d’union entre un héritage historique et une modernité, entre l’Orient et l’Occident. On a soif aussi bien de modernité que de conservatisme. Ce mélange fait de ce pays un laboratoire très intéressant.

J’ai pensé au début que la révolution nous ferait rattraper les pays développés, mais en fin de compte je suis persuadé que cette révolution est en avance sur certains pays. C’est une révolution qui a servi à faire tomber un régime, mais c’est aussi un mai 68 parce qu’il y a une jeunesse qui veut s’exprimer et faire tomber des tabous. Pour certains c’est une révolution culturelle, économique, politique, sociale, etc. Et c’est pour cela qu’il y a des tensions. La réconciliation sociale et régionale est primordiale pour pouvoir réussir cette période.

Cette réconciliation concerne aussi les hommes d’affaires injustement accusés d’avoir profité du régime de Ben Ali et qui sont aujourd’hui en grande difficulté. Elle doit aboutir au plus vite sinon cela fera le plus grand mal au pays. Et elle va aboutir.

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