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Cinq ans après la Révolution: En dépit des incertitudes actuelles, ravivons l’espoir !

Cinq ans après sa Révolution, la Tunisie présente une image singulière, brouillée et paradoxale, offrant d’un côté une incontestable réussite saluée à l’étranger, de l’autre un malaise rampant à l’intérieur du pays. Ainsi le 10 décembre 2015, jour de la remise du prix Nobel de la paix au Quartet, la Tunisie a été célébrée à Oslo avec faste et solennité alors que sur le sol national ce fut un jour presque ordinaire, comme si les citoyens et les institutions n’étaient pas concernés par cette distinction. Plus curieusement encore, c’est ce jour là que la majorité parlementaire , et pour la première fois depuis la Révolution, n’a pas hésité à adopter « en solo » la loi des finances de 2016 passant outre  l’absence de l’opposition qui refusait de cautionner des articles suspectés d’anti-constitutionnalité. Ainsi, le jour même où le dialogue  tunisien a été mondialement consacré et récompensé en tant que  méthode exemplaire pour avoir permis de trouver les compromis nécessaires au dépassement des divergences, la nouvelle majorité parlementaire a préféré un passage en force, refusant les conditions minimales pour l’instauration d’un dialogue.

Cet exemple nous rappelle que la transition n’a pas été un long parcours tranquille. Certes, nous devons être fiers de ses  réussites : quatre rendez-vous électoraux – élection de l’Assemblée Constituante, deux tours pour l’élection présidentielle et élections de l’Assemblée du Peuple -, dont les résultats n’ont soulevé aucune contestation majeure; une Constitution plébiscitée par les tunisiens et saluée par le monde entier pour son  progressisme, les valeurs qu’elle incarne, les droits et libertés qu’elle garantit et les institutions démocratiques indépendantes qu’elle prévoit de mettre en place; une alternance pacifique  au pouvoir avec un changement  de majorité et des passations faites dans le respect des institutions ; une continuité du service public et une relative stabilisation sécuritaire du pays.

Tout cela ne doit cependant pas occulter les difficultés, les problèmes voir les drames de la transition.

Le terrorisme, exacerbé par un environnement  libyen instable, a fait un grand nombre de martyrs, – surtout  dans les rangs de l’armée, de la garde nationale et de la police, sans oublier les touristes européens  qui ont payé le prix de leur sympathie pour notre pays – ; les assassinats des deux leaders politiques, Chokri Belaid et Mohammed Brahmi  ont ébranlé le pays, jusqu’à mettre en péril l’ensemble du processus de transition. De tels actes, très médiatisés et fortement condamnés par tous, furent trop imprévisibles pour être évités par les responsables ou les acteurs politiques.

 Par contre, lorsqu’il s’est agi du processus politique, la responsabilité de tous a été engagée tant en ce qui concerne sa progression et ses blocages que ses succès et ses échecs.

Dès le départ du dictateur, les forces du changement qui ont pris le parti de la Révolution ont été confrontées à une forte résistance des partisans de la continuité. Ces derniers ont, dans un premier temps cédé sous la pression de la jeunesse lors des sit-in de La Kasbah soutenus par les partis et la société civile, notamment les syndicalistes et les avocats. Ce sont eux qui ont imposé la nécessité d’une nouvelle constitution avec l’élection d’une assemblée nationale constituante le 23 octobre 2011.

Avec le temps, depuis ces élections, les nostalgiques de la restauration ont repris leur souffle et se sont réorganisés. Ils ont initié un discours de confrontation, pour se repositionner dans le paysage politique et, profitant des élections de 2014, ils ont fini par se constituer en force  au sein de la représentation nationale sous la bannière de Nida Tounis. Leur retour aux affaires, parfois arrogant, a été justifié par le nécessaire rééquilibrage du paysage politique dominé par une Nahdha hégémonique. Ce parti sous la pression du contexte politique international, et surtout par crainte d’un scénario à l’égyptienne, a adopté une stratégie « auto-préservatrice » comme en témoigne son renoncement à son projet de loi sur« l’immunisation de la Révolution ».

Les deux présidents de Nida et Nahdha ont ainsi conclu un deal, ce qui n’a pas empêché leurs deux partis de mener l’un contre l’autre une campagne frénétique de diabolisation mutuelle. L’appel au « vote utile » pratiqué par les deux protagonistes, instillé par la peur réciproque, leur a permis de séduire les votants lors des dernières élections qui ont été négligées clairement, faut il le souligner,  par près de quatre millions de tunisiens, des jeunes en majorité.

L’imposture s’est révélée rapidement lorsque « les ennemis » d’hier, après les résultats, ont pactisé sans vergogne, étonnant puis frustrant ceux qui leur ont accordé leur confiance. Ils se sont   partagé le pouvoir sans même prendre la peine de s’accorder sur un projet de gouvernance commune. Et, en l’absence d’une opposition parlementaire conséquente, les cartes se sont irrémédiablement brouillées.

Dés lors on comprend mieux pourquoi nous sommes en présence d’une majorité et d’un gouvernement sans cohésion, sans vision, sans programme et finalement sans boussole. Ce gouvernement disposant d’une majorité très confortable au parlement est, dans le même temps, décrié par la majorité du peuple abusé. On comprend mieux pourquoi tant de désinvolture vis-à-vis de la Constitution et de ses dispositions, tant de distorsions en matière de libertés, tant de confusion entre l’Etat et le parti Nida qui – circonstance aggravante- accapare tous les pouvoirs aussi bien exécutifs que législatifs.

Face à cette situation politique, économique et sociale alarmante, il n’est pas question d’abdiquer même si tout a été fait médiatiquement pour discréditer l’ensemble de la classe politique en l’amalgamant avec les dirigeants de  Nida qui offrent, depuis un an,  un spectacle désolant.

Il faut bien admettre que cinq ans après la Révolution, la Tunisie est restée confrontée aux mêmes défis : pauvreté, chômage, disparités régionales, précarisation des classes moyennes… ces mêmes défis qui ont poussé le jeune Mohammed Bouazizi à s’immoler, déclenchant dans le monde des laissés pour compte une révolte qui n’est pas prête de s’éteindre.

Aujourd’hui c’est à ces défis que doit se consacrer l’action politique. Il est urgent, face au maelstrom actuel, de restaurer l’espoir en un avenir meilleur, particulièrement auprès des jeunes. Faire triompher les valeurs de liberté, de dignité, de justice, offrir l’égalité des chances, toutes ces idées charriées par la vague révolutionnaire doivent aujourd’hui inspirer les réformes dont a tant besoin le pays.

Certes, dans la confusion régnante, l’alternative n’est pas évidente. Elle est pourtant là. Les forces progressistes, les forces de la social-démocratie  qui, en raison de leur désunion, ont essuyé un échec cinglant lors du scrutin de 2014, ont  appris de leurs erreurs. Elles doivent se concerter et se réorganiser. Pour cimenter leur union, le projet social-démocrate traditionnellement enraciné dans l’histoire politique et syndicale tunisienne est toujours présent même s’il a été rendu inaudible pour des tunisiens assommés pendant trois ans par le discours de la confrontation, de la division et de la haine. Le rassemblement en cours de ces forces va permettre de faire entendre la voix des sans voix Il permettra surtout de redonner espoir à tous ceux et toutes celles qui, cinq ans après la Révolution, n’ont pas encore trouvé les conditions de la dignité pour laquelle des centaines de martyrs sont tombés. Nous devons réconcilier les citoyens avec le politique et mobiliser tous ceux et toutes celles qui croient en ce projet alternatif salvateur.

Tous les espoirs sont permis. Car aujourd’hui nous avons deux atouts dont nous ne disposions pas en 2010 : la liberté que notre peuple ne laissera personne lui ravir même si certains égrainent de nouveau le vieux couplet « sécurité contre liberté »; et la Constitution, ce socle construit collectivement et par consensus, capable de soutenir durablement l’édifice de la nouvelle Tunisie démocratique et socialement juste.  Usons de cette liberté chèrement acquise et soyons solidairement intransigeants pour faire respecter la Constitution dans le cadre d’un Etat  juste.

Mustapha Ben Jaafar

Article paru dans la revue Leaders n°56, Janvier 2016

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