Afef Daoud: Loin du populisme, comment repenser le système d’éducation tunisien

Article Original sur Leaders.com.tn
Par Afef Daoud, Vice-Présidente du Conseil National d’Ettakatol

Comme à chaque année, la rentrée scolaire s’accompagne souvent chez les parents d’un sentiment général d’angoisse voire même de peur lié aux interrogations vis-à-vis du système scolaire et vis-à-vis de la “réussite” des enfants.  Comme tous les ans, les mêmes polémiques fusent en lien avec l’infrastructure parfois à l’abandon, le niveau du système scolaire, la corruption dans le milieu scolaire et en particulier pour ce qui est du phénomène de cours particuliers.

Tous ces sujets m’interpellent et me semblent déconcertants quand je me dis qu’on est dans la Tunisie de 2018, et qu’on est en train de parler de l’école républicaine (dont je suis issue) et qui a toujours été réputée être l’un des piliers majeurs de l’ascenseur social et du développement du pays.

Je suis mère de deux adolescents et j’ai vécu plusieurs rentrées scolaires dans plusieurs pays (France, Angleterre et Hong Kong) où mes enfants ont été scolarisés (dans des écoles publiques et privées). Ce stress je ne l’ai pas connu. Ces questions d’examens difficiles, de taux de redoublement, de notes (qui n’existent même pas dans certains systèmes), de corruption et de cours particuliers ne se sont jamais posées. En effet quand on voit les taux de redoublements faramineux (un tiers des élèves ont redoublé au moins une fois au cours de la scolarité en primaire ou en secondaire) et les bas taux de réussite au baccalauréat par exemple on pourrait se demander si réellement notre système éducatif est plus exigeantet plus performant?

En se référant au rapport de PISA de 2015 (indicateur objectif et international qui mesure les performances académiques des élèves de 15 ans quelle que soit l’école), ses résultats placent la Tunisie très loin derrière les autres pays. Le score moyen de nos élèves en Mathématiques est de 386 contre une moyenne de l’OCDE a 493, Hong Kong a un score de 548, l’Angleterre 492, la France 497 pour ne citer que cet exemple (cf. graphique ci-dessus). En sciences et en lecture nos scores sont aussi médiocres.Lepourcentage d’élèves très performants dans au moins un domaine d’évaluation (sciences, mathématiques et lecture) est de 0,6% et ils sont 57,3% à être peu performants dans l’ensemble des trois domaines d’évaluation. Les résultats sont sans équivoque, nos élèves n’ont pas été capables d’acquérir les compétences nécessaires pour même atteindre le niveau moyen!

Et pourtant ils sont “dopés” avec plein de cours particuliers! une étude de l’OCDE, Integrity Audit system (INTES) effectuée en 2013, estime que la Tunisie possède un des plus hauts taux de cours particuliers au monde: 70% des élèves du secondaire reçoivent au moins un cours particulier donné parun enseignant responsable de la notation finale de l’élève.

Ainsi donc, la Tunisie se place parmi les premiers pays au monde dans les cours particuliers et ses élèves parmi les derniers en termes de compétences académiques scolaires. De plus nous sommes aussi parmi les pays qui ont le plus haut taux de redoublement au monde [PISA].

La réforme du système scolaire est plus que nécessaire, mais les réformes nous en avons eu un certain nombre et elles n‘ont pas été capables d’enrayer cette spirale descendante! Cette semaine, nous venons d’entendre le ministre de l’éducation déclarer la guerre contre les cours particuliers en invoquant d’un côté des sanctions contre les enseignants et de l’autre une intensification des cours de rattrapage et la mise à disposition de supports numériques pour les élèves.

Le changement est certes nécessaire, mais je m’interroge: ne vaut-t-il pas mieux identifier et s’attaquer aux sources de la maladie et pas seulement aux symptômes? En d’autres termes suffit-il de proscrire les cours particuliers pour assainir le système ?

D’abord, rappelons que les cours particuliers pour les fonctionnaires du ministère de l’éducation nationale ne sont pas interdits mais sont déjà régis par la loi et qu’il est interdit à un enseignant de dispenser des cours particuliers aux élèves des classes qui lui sont confiées et qu’ils sont dans tous les cas interdits en dehorsde l’espace des établissements éducatifs publics (décret n° 679 du 25/03/1988 et décret n°1619 du 30/10/2015) donc que va rajouter cette nouvelle mesure? Que voudra dire déclarer la guerre aux cours particuliers? En dehors de l’encouragement des dénonciations et de favoriser les règlements de compte, je ne vois rien de nouveau. Ira-t-on jusqu’à empêcher les parents de demander quand même des cours particuliers ?

Rappellerons-nous tout d’abord qu’en tant que parents et citoyens nous nous battons pour l’éducation de nos enfants et pour leur réussite. Fondamentalement, notre attente première est que l’école permette à tous nos enfants (et pas qu’à ceux qui peuvent se le permettre) de réussir et d’acquérir un niveau de formation académique de bon niveau!

Or le système d’évaluation des élèves en Tunisie, au long de leur scolarité, n’est ni harmonisé, ni transparent et dépend malheureusement de la discrétion des enseignants et des établissements. La réalité du terrain montre que deux élèves, dans deux écoles différentes, ayant les mêmes notes, peuvent avoir un niveau radicalement différent. La comparaison des systèmes éducatifs à l’échelle internationale confirme que la Tunisie ne dispose pas de système homogèned’évaluation permettant de comparer objectivement le niveau des élèves au moyen de critères clairement définiset connus d’avance par la globalité des parties concernées (enseignants, direction, ministère et parents).

L’étude de L’OCDE «Intégrité de l’éducation publique en Tunisie» montre qu’à l’inverse de la Tunisie, les pays ayant des résultats académiques avancés, un taux de redoublement bas, un taux de chômage des diplômés bas, on retrouve un système d’évaluation qui est en effet standardisé et global!

Les avantages d’un système homogène et transparent permettraient entre autres:

  • Une évaluation régulière à différents stages de la vie de l’élève (milieu du primaire, fin de primaire …) qui permettrait de vérifier ses acquis. Citons par exemple les tests d’évaluation standards (générés et corrigés par ordinateurs) qui permettent une complète transparence et cohérence avec les objectifs d’évaluer les connaissances et indépendance de l’évaluation par rapport aux enseignants,
  • Un gain de sérénité pour les parents car ils auront de manière transparente et indépendante de l’école ou de l’enseignant le niveau de leur enfant. Cela permettrait de restaurer la confiance et identifier plus fiablement les forces ou faiblesses de l’enfant,
  • Une évaluation objective des établissements scolaires, des enseignements et indirectement de la gouvernance des chefs d’établissement scolaires de manière transparente et harmonisée; ainsi les enseignants y gagneraient en crédibilité et en reconnaissance et les établissements auraient les moyens d’identifier de manière impartiale les zones de faiblesse et leurs besoins.Lesenseignantsgagneraient en sérénité et pourraient consacrer plus d’énergie et de temps aux autres aspects de l’éducation des enfants (interactivité, culture, civisme, manières, valeurs etc..),
  • Quant aux cours particuliers, ceci deviendra réellement un choix personnel des parents et surtout ils n’auront plus de dépendance par rapport à un enseignant donné ou établissement donnéet donc ni la pression ou la tentation de recourir à cette forme de violence ou de corruption que sont devenus les cours particuliers. Le niveau des acquis requis étant homogène et transparent, les faiblesses des élevés bien identifiées, les établissements peuvent offrir une aide ciblée et par ailleurs on peut facilement imaginer plusieurs organismes présentant offre de soutien compétitive et saine (et homologuée par les autorités).
  • Instaurer un organisme indépendant qui control et évalue de manière régulière les établissements scolaires,
  • Assurer une meilleur visibilité et reconnaissance à l’international du système d’éducation tunisien,

Il ne s’agit pas ici de multiplier les concours “nationaux”. Il s’agit au contraire de changer radicalement la façon d’évaluer les élèves: il ne s’agira pas ici d’examens notés avec les classements y afférant et qui conditionnent la poursuite d’études, mais il s’agit de tests d‘évaluation des acquis de l’élève, qui indiquera où l’élève se situe par rapport à un niveau attendu en fonction de son âge. Les parents et les enfants y gagneraient aussi en sérénité car on pourrait enlever le stress des classements et de la course aux moyennes sur-gonflées et pas toujours significatives!

Aujourd’hui seul l’examen du baccalauréat répond aux exigences d’un système d’évaluation homogène et transparent mais il arrive trop tard dans la scolarité. Il est là pour sanctionner un chemin et non pour permettre aux élèves et aux établissements de se reprendre et de s’améliorer.

En conclusion, ce n’est pas en proposant des cours de soutien qui ne se basent sur aucune analyse du besoin et sur aucune évaluation objective que l’on va améliorer le système. Ce n’est pas en mettant à disposition des cours électroniques qu’on s’attaque au cœur du mal qui ronge notre système! Sans restaurer l’intégrité même du système d’éducation et de son système d’évaluation, toute “réformette” sera inefficace et inutile! Quitte à investir et moderniser le système, investissons là où il faut! Et rappelons-nous que nous voulons une éducation juste, équitable et de niveau pour TOUS ! Donc harmonisons, contrôlons sans oublier le besoin d’investir dans des infrastructures dignes de ce siècle. Penser qu’il existe encore en Tunisie des écoles sans eau potable est en soi une marque d’infamie.

Afef Daoud

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *